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Dans les coulisses d’une performeuse

Sur différentes scènes françaises ou festivals burlesques à l’étranger, Florence Boué est connue sous le nom de Lady Flore. Depuis 2009, l’effeuilleuse toulousaine à la forte personnalité, indifférente aux diktats des canons de la beauté, se crée des personnages sur-mesure, pleins d’humour et de dérision. Et en profite au passage pour redonner une certaine estime de soi à beaucoup de femmes…

”Mademoiselle, c’est vous qui étiez sur scène ? C’est formidable, ce que vous faites… Vous avez un corps magnifique, vous êtes très belle…”
Sur le pas de porte du Kalinka, le plus petit cabaret de Toulouse, deux jeunes filles d’une vingtaine d’années au look un peu négligé sont sorties se fumer une cigarette après le spectacle de ce jeudi soir. Face à cette artiste de néo-burlesque à peine démaquillée, elle ressemblent à deux groupies qui n’en reviennent pas de croiser leur idole; sans aller jusque là, elle semblent réellement admiratives.
Quatre heures plus tôt, la salle déserte se prépare à accueillir le public pour une soirée « Tatoo Burlesque ». Une galerie de portraits d’artistes accrochés aux murs donne un aperçu du style du lieu, à la fois baroque et avant-gardiste. Dans la pure tradition du cabaret, la salle d’une centaine de places servira bientôt un repas, face à une scène à peine surélevée.

Derrière le bar, un escalier dérobé permet aux initiés d’accéder aux loges. Juste sous les combles, barré en son milieu par des poutres et chevrons, ce cocon baigne dans une ambiance de douce convivialité. Une trentaine de perruques sont sagement accrochées à un mur; des valises ouvertes, débordant de strass, costumes ou chaussures, jonchent le sol; de grandes boîtes de rangement méthodiquement étiquetées renferment des accessoires de scène; quelques fouets et cravaches sont accrochés à un clou…

Comme autour de la machine à café

Certains performeurs sont déjà là, d’autres arriveront plus tard; cela dépend beaucoup du temps de préparation nécessaire, mais aussi de la disponibilité de chacun. Ce sont tous des professionnels, et certains viennent de loin. Mais ce soir, il y a de la joie dans l’air. Tous sont heureux de se retrouver pour cette soirée, de partager une scène sur laquelle ils se sentent bien. On se donne des nouvelles de certains, on échange des bons plans sur les festivals, ou des tuyaux pour l’achat d’accessoires sur internet. Et comme autour d’une classique machine à café, les derniers ragots s’invitent dans les conversations.

Florence Boué, qui n’est pas encore Lady Flore, s’est assise devant son miroir. Certains artistes vont nécessiter près de deux heures de maquillage et d’habillage, comme Quentin qui devient vite méconnaissable sous son maquillage. « Pour moi, ce sera beaucoup plus léger, ce soir; juste histoire d’être raccord avec mes différents costumes » me dit-elle. Elle deviendra successivement une Indienne puis une Vahiné.

Le régisseur son et lumière se fraye un passage au milieu des corps à moitié nus. Il lui faudra caler une dernière fois avec chacun les musiques et effets de lumières. Le line-up terminé, il rejoint vite sa minuscule régie, à l’arrière des loges, surplombant la scène. Pas moins de 20 numéros sont prévus, répartis sur trois sets pour permettre au public de dîner pendant les temps de pause.

Il est près de 20 h lorsque Yohan, le patron emblématique du Kalinka et lui-même performeur, monte dans les loges pour revêtir son kilt.
« – Il y a du monde, en bas ?… » lui demande Florence en ajustant ses nippies (caches-têtons) en toute décontraction.
« – 90 personnes, et il y en a encore qui font la queue dehors : je pense qu’on va faire complet. »
Le jeune patron est tout sourire.
Florence termine son habillage pour son premier show : une immense coiffe d’indienne vient parfaire son personnage d’Indienne. Très décontractée, ajustant une dernière fois son bustier devant le miroir, elle peut profiter de ces instants particuliers : tout le monde discute de tout et de rien, mais chacun sent bien l’énergie de la scène le gagner.

Avant tout un travail de création

Quelques jours auparavant, Florence m’avait reçu chez elle. Au milieu de la quarantaine, formes rondes, coiffure années 50, robe de velours vert émeraude, avec un mélange d’élégance et de décontraction trahie par ses pieds nus, elle était en pleine préparation d’un nouveau costume de scène. D’ici quelques jours, celui-ci irait rejoindre les autres tenues de numéro. Titi, La Femme à Barbe, Le Soldat anglais, Le Crabe… ce sont environ 7 numéros différents par an pour pouvoir assurer un renouvellement permanent, et tourner dans différents festivals internationaux ou scènes nationales. Et autant de tenues tant bien que mal entreposées dans sa petite remise, au bout du couloir de l’immeuble.
« Un costume de scène, c’est entre 2 semaines et plusieurs mois de préparation, et un budget moyen de 500€ », m’avait-elle confié. Et beaucoup d’heures de confection, de mise en pratique d’astuces trouvées sur des groupes privés Facebook de performeuses, ou échanges de tuyaux et bonnes adresses dans des loges. Si autant de soins et de temps sont consacrés à la tenue, c’est que celle-ci est souvent pour Florence la pierre angulaire du numéro.
« L’idée arrive souvent en voyant un tissu, un vêtement, ou juste un accessoire, et je me dis “Wahoo…”. »

C’est autour de cette émotion que tout s’articulera : quel personnage habitera cette tenue ? Quelle musique pour l’animer ? Quelle chorégraphie pour la mettre en valeur ? La spécificité de Florence est l’effeuillage. Et cela implique de concevoir des vêtements faciles à enlever, avec des parties escamotables. Tout un travail de création qui la passionne; d’ailleurs, elle a toujours rêvé d’être styliste.

Un courant issu du cancan

En terme de filiation, le néo-burlesque peut se revendiquer descendant du Cancan. Ce spectacle de la fin du XIXème siècle avait la particularité d’être festif, avec de réelles performances athlétiques, pour un public souvent complice et en quête d’encanaillement.

Les années 1940 / 1950 ont ensuite vu aux Etats-Unis l’âge d’or du burlesque. L’imagerie du rock’n roll naissant collera au phénomène, avec ses pin-ups et des vedettes telles que Lili St-Cyr, Dixie Evans ou Bettie Page. Mais les années 1970 verront le courant doucement décliner.

C’est dans les années 1990 que la renaissance du mouvement survient, pour devenir le néo-burlesque. Il prend un tournant revendicatif, ouvertement féministe, en luttant contre le diktat des canons de la minceur. Aujourd’hui, on peut y trouver des shows de pole dance ou de trapèze, des numéros d’avaleurs de feu, ou des spectacles d’effeuillage, souvent dans un univers pin-up ou glamour.

De la photographie à l’effeuillage

Après être devenue modèle photo, Florence est arrivée à l’effeuillage par curiosité. Castée un peu par hasard en 2008, elle prépare un numéro en quinze jours, et se retrouve propulsée au rang d’effeuilleuse. Mais le jour J, en sortant de scène pratiquement nue, les artistes suivants ne sont pas prêts : elle doit y retourner pour faire patienter le public, en se débrouillant comme elle le peut. « Si toi tu ne peux plus te déshabiller… tu vas déshabiller quelqu’un d’autre », s’est-elle dit à ce moment. Elle a donc invité sur scène un homme du public, et c’est lui qu’elle a déshabillé.
« Cet homme, qui n’était absolument pas préparé, a été adorable : il a joué le jeu jusqu’au bout, et j’ai même du le stopper avant qu’il n’enlève son caleçon » en rit-elle encore.

Le jeu : voila ce qui deviendra le moteur de Florence dans ses numéros, depuis cette première scène. Elle improvise avec le public, le fait rire ou pleurer, et recherche en permanence son retour d’amour. Et il n’est pas avare avec elle.

Le public arrive quelques fois par hasard, mais il reste rarement indifférent. Beaucoup de femmes en font partie, et celles-ci sont souvent ébahies de voir des artistes éloignées des critères de minceur, mais qui dégagent une réelle beauté. Une forme d’assurance, aussi. Et il en faut une bonne dose pour oser se dévêtir devant une salle comble. C’est une sorte de révélation pour certaines, qui voient ici tout un champ des possibles s’ouvrir à elles. « Si elle peut oser être belle sur scène, pourquoi pas moi ? », se disent-elles.

C’est ainsi que Florence en vient à donner des cours, collectifs ou particuliers. Avec des motivations souvent différentes pour ses élèves : un cadeau à faire à son partenaire, un défi à relever entre copines, ou une estime de soi à retrouver. Certaines se révèlent très pudiques, et ont justement choisi ces cours pour se réconcilier avec leur corps. Une démarche de plus en plus reconnue, au point que certains thérapeutes contactent Florence pour intégrer cette approche dans leurs programmes.

Levée de rideau

Les loges du cabaret sont en effervescence. Le premier numéro va bientôt commencer, et c’est un peu le coup de feu. Sherry BB s’acharne sur son vernis à ongles. Quentin enfile rapidement son harnais de cuir. Rubis Harley ajuste sa ceinture de danse orientale. Lady Flore, en indienne majestueuse, a les pieds plantés dans le sol : malgré les apparences, elle n’a jamais le trac avant d’entrer en scène.

Le coup d’envoi du spectacle est donné, Nathalie ouvre le show avec son interprétation de Lili Marlène. A l’étage, chacun termine ses dernier préparatifs, une oreille tendue vers la salle pour suivre l’enchaînement des numéros.
Passage de relai entre « l’Allemande », personnage mordant là aussi interprété par Nathalie, et Lady Flore, qui descend l’étroit escalier d’accès de l’arrière scène. Yohan y est posté, commande de rideau dans une main, cigarette dans l’autre, et envoie le Top pour « l’Indienne ». La musique rythmée fait taper des pieds et des mains dans la salle. Lady Flore chauffe le public, pendant que ses accessoires devenus superflus s’accumulent sur le sol. Trois minutes d’effeuillage, de danse et d’œillades complices avec le public, pour quitter une salle débordant d’enthousiasme.

De retour dans les loges, après échange de congratulations et d’encouragements, la pression ne retombe pas. Changement de tenue pour le prochain numéro, cette fois en Hawaïenne. Même si elle a un peu de temps devant elle, Florence préfère changer rapidement de personnage. Une habitude qui lui a permis quelques fois d’être prête pour réagir à un imprévu scénique.
« Tu as vu ? », me glisse-t’elle en me désignant du menton la chevelure de Sofia : « Ils sont magnifiques… » Sofia, debout face à son miroir, se brosse consciencieusement des cheveux qui lui arrivent jusqu’aux cuisses.

Un peu à l’écart, Cassandra ressemble à un petit oiseau fragile. « Je stresse toujours avant de monter sur scène… » Mais l’angoisse et la timidité disparaissent toujours à l’ouverture du rideau. Elle finira quelques minutes plus tard par une performance audacieuse, entièrement nue sur les genoux d’un homme du public, acclamée par la salle.
Entrecoupés de deux entractes, les shows s’enchaînent rapidement. Le troisième et dernier Set voit défiler douze numéros. Danse orientale, numéros de Music-Hall, jeux de feu, on y retrouve une parfois une filiation avec le Cirque du Soleil. Mais la nudité ajoute à tous ont une touche particulière, comme issus d’un bain de contre-culture. Un parfum de transgression qu’apprécie le public, à en juger par ses regards émerveillés et admiratifs.

« Quand j’étais plus jeune ? Coluche en féminin… »

« J’ai passé ma jeunesse complexée. Alors que je n’avais aucune raison de l’être. », raconte Florence. « Je ne me mettais que des trucs larges, des salopettes, chaussures plates, docs… Coluche en féminin, quoi. » Trop introvertie, trop timide, trop petite à ses yeux. Elle aura des rêves d’ébénisterie et de stylisme, mais ce manque de confiance se traduira pour la jeune bordelaise par un parcours scolaire contrarié.

Le pragmatisme de ses parents l’orientera vers un CAP et BEP secrétaire comptable; mais elle aura dans l’idée de devenir comptable dans une agence de stylisme. Plus tard, au vu de ses excellents résultats, ce sera une 1ère d’adaptation pour obtenir un Bac G3, puis contre toute attente un BTS force de vente; mais en gardant à l’esprit de pouvoir être commerciale dans une entreprise de mode.

La réalité, ce sera assurances, télécom et emballage industriel. Exit les rêves de bois et d’étoffes. Une carrière de commerciale se dessinera, dans un quotidien stressant mais motivant et confortable.

Côté couple, les complexes seront toujours présents. Mariée jeune, l’intimité restera dans la retenue : la peur du regard de l’autre, toujours. Ce qui se révèlera peu compatible avec le plaisir et l’épanouissement.

Et puis à 29 ans, un déclic, un ras-le-bol général fera tout voler en éclat. Un divorce plus tard, elle voudra jouir de tout.

 »J’ai commencé par maigrir; pas pour séduire les autres, mais juste pour pouvoir rentrer dans les vêtements qui me plaisaient. Puis je me suis dit :“qu’est-ce que tu aimes dans la vie, qu’est ce que tu as toujours voulu faire et que tu n’as jamais fait, à cause de ce que les autres allaient penser de toi ?” »
Tout un parcours personnel s’en suivra, d’abord basé sur des expériences sexuelles. Féminité assumée, excentricité affirmée, vie nocturne… Exceptés drogues et alcools, qui ne sont pas pour elle, Florence va se livrer à tous les excès. Rattraper le temps perdu, essayer des choses longtemps attendues, ne plus rien s’interdire… Cette période durera cinq années, temps nécessaire pour apprendre à doser l’excentricité.

A la même période, la jeune femme commencera à poser pour des photographes et artistes peintres. Et se reconnectera à ses envies de stylisme, en confectionnant ses propres tenues. Elle lâchera son job de commerciale pour préférer monter son entreprise de décoration d’intérieur et home staging. Travailler à son rythme, sur des sujets qui la motivent, même si c’est pour gagner moins.
Aujourd’hui, c’est sur scène, en France et à l’étranger, qu’elle continue à exprimer son excentricité. Assagie dans sa vie privée, elle vit toujours la nuit, mais souvent pour parfaire ses costumes. Et son tempérament de passionnée l’a emmenée à créer à partir de 2014 le Festival Burlesque de Toulouse*, rassemblement unique en son genre dans l’hexagone.

Partager encore avec le public

Les combles du Kalinka sont vides. La dizaine d’artistes s’est changée une dernière fois pour aller saluer le public. Après de longues minutes d’applaudissements, le rideau se referme. Les loges débordent de cris, de joie, d’embrassades. Il y a une saine électricité dans l’air. Tous semblent remplis d’énergie, fiers d’avoir réalisé leurs numéros, heureux d’avoir passé une bonne soirée ensemble.
Le temps de faire quelques selfies entre complices de scène et il faut vite redescendre dans la salle. C’est un des moments favoris de Florence : après le partage avec le public pendant les numéros, continuer l’échange après le spectacle. C’est l’occasion de recueillir le ressenti de chacun, de faire des rencontres, ou simplement de croiser des amis. Par sa nature de cabaret, la salle permet de se faufiler entre les tables, et le public est demandeur.

La nuit de Florence n’est pas terminée, l’adrénaline étant loin d’être retombée. Elle se poursuivra peut-être autour d’un verre avec des amis présents ce soir; ou dans un club avec des performeuses; ou plus tard encore, chez elle, pour mettre une ultime touche à son prochain costume de scène. Ce soir encore, quelqu’un lui a sûrement dit qu’elle était très belle.

 

*Festival Burlesque de Toulouse – 9 et 10 mars 2018

Aujourd’hui, j’ai accompagné mon ami Moraib chez M. Bricolage. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Moraib est réfugié Syrien, arrivé en France avec sa femme et leurs 3 enfants il y a 9 mois environ. Vous pouvez voir son parcours ici. Il a coché toutes les cases qu’on lui a demandé, sur chaque formulaire, et obtenu un statut de réfugié pour 10 ans. Et il en est très reconnaissant à la France.

Je ne dis pas « ami » de manière péjorative, mais bien mesurée. Il m’a accueilli plusieurs fois chez lui, m’a livré son histoire et fait confiance sans me connaître, j’étais là quand il a galéré : bref, mon ami, quoi.

Avant de prendre la route de l’exil, il était peintre-décorateur, spécialisé dans les trompe-l’œil; et comme il souhaite trouver un travail rapidement (non, il ne faut pas croire que l’oisiveté est confortable), il se fait un book pour montrer ses compétences, et veux également réaliser quelques petits panneaux démontrant son savoir-faire.

Je lui ai donc proposé de faire un tour dans un magasin de bricolage, pour y trouver des matériaux.

Premier contact avec un vendeur : Moraib me demande une sorte de polish pour donner une brillance « imitation marbre ». Le vendeur, trentenaire bon teint, voyant qu’il ne parle pas français, se tourne vers son rayon, cherche un produit adéquat, me tend un petit pot, et avant même que j’aie le temps de finir d’en lire le premier mot de la référence, j’entends un « Bonne journée » et le voila qui détalle comme un lapin pris dans les feu d’une voiture assassine… En temps normal, c’est plutôt :

« – Si c’est pour tel usage, c’est ce que je vous conseille

– Ah oui, mais je ne suis pas sûr; vous auriez autre chose, pour recouvrir de plus grandes surfaces ?

– Alors là, j’ai un produit qui va vous plaire… » etc.

Bon, évidemment, le produit n’était absolument pas ce que nous recherchions; mais sa réaction m’a un peu surpris. Enfin, ça m’a beaucoup surpris…

Puis nous nous sommes dirigés vers le rayon beaux-arts : Moraib semblait comme un enfant dans un magasin de jouets. Pas parce qu’il découvrait des produits formidables, qu’il n’aurait pas trouvé chez lui, mais parce qu’il retrouvait ses repères; les marques et ustensiles lui étaient familiés, les prix corrects, et il était juste content de se projeter dans un domaine qu’il connaissait bien.

Au détour de ce rayon, la zone « Encadrement sur mesure », et une cliente accoudée au comptoir, en conversation avec une employée. Quelques formats 20×20 cm m’intriguent : ça ressemble à ce que Moraib m’a montré de ses réalisations. Effectivement, il s’approche et me dit que ce sont des techniques qu’il connait bien. Nous commençons à regarder tous les supports, lorsque la femme accoudée se retourne :

« – Ça vous plait ? C’est moi qui les réalise, ils sont à vendre. » lance-t-elle aimable à Moraib.

Je lui explique en 2 phrases qu’il ne comprend pas encore bien le français, mais qu’il est réfugié syrien, peintre-décorateur, et que nous venons chercher des matériaux.

Et là, j’assiste à une décomposition fulgurante. En l’espace d’une seconde, j’ai vu cette femme, d’une petite quarantaine d’années, artiste proprette, ouvrir de grands yeux en dévisageant Moraib. Si j’avais fait attention, je pense que j’aurais pu entendre le bruit de sa mâchoire tomber sur le sol. Mais pour ceux qui me connaissent, avec ma 1/2 surdité…

Nous avons continué à regarder les réalisations, Moraib semblait amusé par certaines, admiratif par d’autres, mais je sentais une présence désagréable derrière mois. Cette drôle de sensation d’être observé.

Après nous avoir plusieurs fois lancé « C’est à vendre, si vous voulez », j’ai fini par lui lâcher :

– « Oui, merci madame, je pense que nous avons bien compris que le  » 30€  » sous le présentoir, c’était pour signaler que c’était à vendre…

– Oui, enfin, répondit-elle, parce que si c’est pour me voler mes idées… »

Si c’est pour me voler mes idées…

Me voler… Mes idées…

Une artiste vous dis-je.

J’ai juste pu lui répondre calmement :

« Vous voler vos idées?… Mais ça vous est déjà arrivé, qu’on vous vole vos idées ?

– Oh, vous savez…

– Ah… Bon… D’accord… »

J’ai fait comprendre à Moraib qu’il fallait y aller, nous avons tous deux remercié cette dame, et sommes parti.

Sur le chemin du retour, j’ai expliqué à Moraib que cette femme était un peu spéciale, qu’elle avait peur qu’on lui vole ses idées. Lui, avec un air un peu détaché et souriant, m’a expliqué que ce n’était pas très grave pour lui. Que depuis qu’il avais quitté son pays, il avait expérimenté la bienveillance des gens quand ils te perçoivent de manière désintéressée.

Mais au fond de moi, je ne me disais pas qu’elle était spéciale. Mais bien représentative de certains Français. Et que certains, qui pensaient hier que l’Arabe allait leur voler leur voiture, désormais, il allait leur voler leurs idées…

J’ai fait un voyage. Un sale voyage. En une fraction de seconde, je n’étais plus là, ce n’était plus lui, ce n’était plus elle. C’était ma sœur, c’était mon frère, nous étions de la même famille. Famille de cœur, famille de sang, peu importe. Et je découvrais qu’un membre de ma famille était sale. Sale de l’intérieur, souillé par la peur.

Je suis issu d’une fratrie de 5 garçons. Mais aujourd’hui, j’ai réalisé que j’ai perdu une sœur.

Et j’en pleure encore en relisant ce texte. De douleur et de rage.

toulouse-syriens

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Mercredi 13 juillet 2016, 8h du matin

Un grand bruit réveille en sursaut les habitants d’un petit appartement du quartier des Izards. La police vient de défoncer à coups de pied la porte de ce squat. Tout le monde commence à paniquer, les enfants sont effrayés, les agents hurlent qu’il faut sortir. Un interprète irakien est là pour assurer la traduction des policiers, mais quand ceux-ci se mettent à insulter copieusement les syriens, il préfère garder le silence. C’est alors qu’ils entreprennent de vider l’appartement manu-militari : matelas, vêtements, mini-four, papiers, jouets… tous les effets passent par la fenêtre du 1er étage, pour échouer sur le sol trempé du palier.

Des forces de l’ordre zélées

La présidente d’une association locale, qui passait par là en allant acheter des pâtisseries, et qui était déjà en contact avec ces familles, se retrouve malgré elle témoin de la scène. Et lorsqu’elle tente de prendre des photos avec son téléphone, elle se retrouve violemment plaquée contre un mur par un policier qui essaye de lui arracher le portable des mains. Elle-même ex-policière, elle avouera n’avoir jamais vu d’agression gratuite similaire à celle-ci durant toute sa carrière. En état de choc, elle quittera rapidement la scène.

Relogement en hôtel

L’expulsion est alors signifiée aux familles, ainsi que leur relogement provisoire dans un hôtel de la ville. Ils doivent présenter leurs papiers, mais étant donné qu’ils viennent de déposer une demande de régularisation à l’OFPRA, leurs passeports y ont été conservés en échange d’un récépissé. Et celui-ci mentionne les adultes, mais pas les enfants d’Omar. Malgré les 3 enfants présents, on ne leur délivre un bon de réservation hôtelière que pour 1 chambre. Omar se retrouve donc avec 1 chambre d’hôtel de 10 m² pour 5 personnes. Et pour 5 nuits seulement.

Pour toute la famille, c’est la consternation. Suite à leur dépôt de dossier à l’OFPRA, ils avaient reçu la visite d’un huissier quelques jours auparavant. Celui-ci, courtois, leur avait donné un avis d’expulsion, qui mentionnait qu’ils avaient jusqu’au 1er novembre pour quitter les lieux. Lorsque Omar montre cet avis aux policiers pour essayer d’expliquer sa situation, ces derniers se contentent de confisquer le document…

Une famille chassée par la guerre…

Omar a 39 ans. En Syrie, il était bijoutier, avec une bonne situation, une belle et grande maison. C’était il y a 4 ans. Avant qu’il ne quitte son pays.
En 2011, la révolution syrienne avait été avortée dans l’œuf. Et durant l’année qui a suivi, Omar a assisté impuissant à l’enfoncement du pays. Le déchaînement sanguinaire de Bashar Al-Assad contre son peuple. Les exactions arbitraires. La guerre.

…qui a choisi la France pour ses valeurs.

Plus rien ne pourra redevenir comme avant dans son pays. Après une année de descente aux enfers, il prends la décision de partir; il s’agit d’une question de survie. Il part pour l’Egypte; puis la Libye, l’Algérie, l’Espagne, et la France. 3 années pour regagner le pays qu’il a choisi.
Lorsque certains lui parlent des aides accordées par les pays d’accueil, il répond que s’il avait voulu aller quelque part pour de l’argent, ça aurait été l’Allemagne ou un pays du nord de l’Europe, bien plus généreux. Mais la France, à l’époque, il l’avait choisie. Pour ses valeurs. Pour la Liberté, pour l’Egalité, pour la Fraternité… L’espoir d’une reconstruction apaisée.
Son père, à son arrivée en France à peu près à la même période que Omar, loge dans une maisonnette toute proche. L’habitation prêtée par un marocain était déjà occupée par 2 autres familles. Une dizaine de personnes dans une chambre et un salon. Tout le monde se retrouve dans la cour, pour conserver les liens familiaux si importants.
Et ce soir, Omar et sa femme vont regagner leur chambre d’hôtel, avec 2 de leurs enfants. Leur fille aînée va rester dormir chez son grand-père. Et pour Omar, ce sera quelques bribes de sommeil à-même le sol, pendant que sa femme partagera le lit avec les 2 enfants.

L’espoir perdu ?

Aujourd’hui, Omar n’a plus le moral, et est inquiet pour sa femme. Malgré le sourire pincé pour la pose photo, Aminah déprime. Elle a des malaises et des contractions à 1 mois du terme de sa grossesse.
Et le couple ne sait vraiment pas où il sera dans une semaine, avec leurs enfants.
Le sale sentiment que leur destin n’est plus entre leurs mains. Ni entre les mains de quiconque. Le sentiment d’une vie en errance, comme une coquille de noix brinquebalée par des vents hasardeux.
Avoir traversé tant d’épreuves, pour rien. Etre devenu une statistique au bas d’un tableau, avoir perdu de vue ce qu’ils étaient.
Etre devenus transparents, sans visage, aux yeux de tous.

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Afin d’éviter que les familles syriennes, installées à Toulouse depuis plusieurs mois, ne se sentent pas trop les bienvenues, certains promoteurs et bailleurs sociaux n’hésitent pas à raser purement et simplement des habitations occupées par des réfugiés.

Cacher la poussière sous le tapis ?

Jeudi 14 janvier, comme le relate France 3  et CôtéToulouse, plusieurs familles sont éloignées de leurs habitations pour mettre en branle, dans leur dos, les bulldozers. 4 jours plus tard, tout a été rasé et les gravas enlevés. Le but étant de ne laisser aucune trace de leur passage ? Non, juste d’éviter que d’autres familles s’installent à leur place.
Et ce n’est pas une première dans le domaine : dans la barre d’immeuble des Izards, dès qu’une famille libère un appartement (pour cause d’expulsion ?), ce sont des artisans mandatés par le bailleur social qui viennent détruire les fenêtres et saccager les appartements; ainsi, ces logements sont rendus insalubres, et surtout inoccupables par de nouveaux réfugiés.

Une pluie d’OQTF pour toute solution de l’Etat

Le règlement européen connus sous le nom de « Dublin » est le petit doigt derrière lequel tentent de se cacher nos responsables locaux et nationaux. Une sorte de « chat perché », mais qui oublie d’en être drôle : le 1er sol européen foulé est censé devenir terre d’asile.
Pour la plupart des réfugiés syriens présents à Toulouse, le 1er sol foulé a été l’Espagne. Ben oui, jusqu’à preuve du contraire, la France n’a pas, contrairement à l’Espagne avec l’enclave de Melilla, de frontière terrestre avec le Maghreb. Et ces réfugiés qui, ne l’oublions pas, fuient un pays en guerre depuis bientôt 5 ans, n’ont pas eu le bon goût d’arriver via Roissy…
Mais en Espagne, devant l’inexistence d’accueil (certains ont vécu dans la rue), de soins et de travail, beaucoup ont décidé de continuer plus au nord. Oh, pas jusqu’à l’Angleterre : ils avaient peut-être eu quelque écho de Calais, et de sa Jungle. Non, mais au moins jusqu’au « Pays des Droits de l’Homme ». Oui. Enfin… de l’Homme, oui, mais pas de tous les hommes, apparemment… et des femmes et enfants non plus.

Mobilisations citoyennes contre ces expulsions

Quoiqu’il en soit, afin d’éviter que ces réfugiés ne se créent trop de liens sociaux à Toulouse, la consigne aujourd’hui semble être « point de ça chez nous! ». Et pour cela, rien de tel que la politique de la terre brûlée; ou de la patate chaude, c’est selon.

Avocats bénévoles, associations locales, simples citoyens… certains tentent de s’opposer à cette accélération des expulsions. Accélération qui risque d’autant plus de créer des situations arbitraires, et lourdes de conséquences pour ces familles démunies. La plupart d’entre elles n’ont plus aucune attache, si ce n’est les autres familles de réfugiés sur Toulouse. Et nous ne parlons pas là de milliers de personnes, mais d’environ 250 âmes. 250 personnes, pour une agglomération urbaine de plus de 900.000 habitants.
Cette mobilisation passe aujourd’hui par :

  • la participation à une pétition en ligne
  • la manifestation vendredi 22 janvier à 9h devant le Tribunal d’Instance de Toulouse, date à laquelle devraient être jugées plusieurs affaires d’expulsion.

Quant aux droits de l’Homme dans tout ça ?
On peut bien se demander de quel Homme nous parlons. Et de quels droits.

 

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La famille Abas est arrivée à Toulouse il y a 1 mois de cela. Grâce à un contact dans le quartier des Izards, ils ont pu occuper une maison désaffectée, sans eau ni électricité.

A deux pas de la Place de l’Europe…

Puis un étudiant, temporairement en déplacement, leur a généreusement prêté son studio d’une vingtaine de m2 pour 3 semaines. Dans le quartier de Compans Cafarrelli, le studio doit être récupéré, et sans solution d’ici vendredi 30 octobre, ce sera la rue pour cette famille.
Les services de l’état, qui pourraient répondre à leur demande de protection, arrivent encore à nous surprendre par des situations ubuesques dont ils ont le secret. La générosité de l’étudiant, qui ne pouvait être que provisoire, devient pour eux une situation définitive. Et comme d’autres réfugiés doivent arriver d’Allemagne, les Abas deviennent non-prioritaires dans leur demande.
Avec le représentant de l’Association Solidarity Union, ils nous ont reçu dans ce petit studio qu’il vont devoir quitter à la fin de la semaine. Pour nous raconter leur histoire, forcément compliquée, et lancer un appel désespéré. 4 ans d’errance, à arpenter les côtes méditerranéennes, dont la source se situe en Libye.

Libye, Syrie, Liban, Algérie, Maroc, Espagne, France…

Originaire d’un village proche de Homs, en Syrie, Moraib, 36 ans aujourd’hui, s’est installé comme décorateur en Libye en 2003. En 2011, il est alors jeune marié à Fatima (25 ans aujourd’hui), avec laquelle il ont un fils, Kusai, quand la révolution libyenne éclate : en tant qu’étranger, il ne fait pas bon rester en Libye.
De retour en Syrie, le répit sera de courte durée : les exactions du pouvoir, qui monte les communautés les unes contre les autres dans cette zone Sunnite entourée de Chiites, installent à nouveau la peur au quotidien. Un des frères de Moraib, haut fonctionnaire du ministère de l’intérieur, dénonce les abus du pouvoir; mais cela implique très vite la fuite vers le Liban pour les 3 générations de la famille. 98% de la population locale fera de même.

Cherchant des solutions pour sa famille, Moraib essaie de retourner en Libye, via l’Egypte. Mais il y reste bloqué, et ne peut être présent à l’accouchement de sa femme, qui a la surprise de voir naître deux jumeaux, Sara et Sari. En 2012, la famille arrive à se rejoindre à Benghazi, en Libye. Mais les faux barrages de miliciens, exécutions sommaires et kidnappings réinstallent la peur. Le matin où Moraib retrouve sa voiture, devant chez lui, criblée de balles le décide à chercher la paix vers l’Algérie.

C’est à cette période que le mutisme de leur fils ainé, Kusai, inquiète ses parents. Aujourd’hui encore, il ne s’exprime quasiment pas malgré ses 6 ans.

Ils voient plusieurs spécialistes, qui ne peuvent que leur conseiller d’aller consulter à Dubaï ou en Europe. La porte la plus courte pour cette dernière semble passer par le Maroc, et l’enclave espagnole de Melilla. Un passeur et leurs dernières économies, 3000€, seront obligatoires pour que les douaniers détournent les yeux au bon moment.

En Espagne, avec l’aide de l’UNHCR et la Croix Rouge espagnole, ils gagneront Madrid assez rapidement. Mais devant le manque de structures d’accueil, Moraib et sa famille devront poursuivre leur route vers San Sebastian, pour finalement poser leur maigre bagage à Toulouse.

Une confiance en l’avenir

Lorsqu’on demande à Moraib et Fatima ce qu’ils espèrent trouver en Europe, un mot revient très vite : Salam. La paix. Puis ensuite, pour lui, avoir la chance d’exercer son métier de décorateur. Pour elle, reprendre des études de langue. Et pour le jeune couple, offrir à leurs enfants un cadre de vie décent.

Aujourd’hui, Médecins du Monde a pu leur organiser un rendez-vous de consultation pour Kusai; peut-être un diagnostic à la clef, et un espoir.
Mais après tous ces kilomètres d’errance, la précarité est plus forte que jamais.
Personne ne sais encore où ils dormiront vendredi soir.